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Les 2 Alfred

LES TEMPS MODERNES

 

Les deux Alfred désignés par le titre, ce sont deux petits singes en tricot, «un seul et même doudou» explique Alexandre (Denis Podalydès) à Arcimboldo (Bruno Podalydès), deux poupées de chiffon indispensables au bien-être du plus jeune de ses deux enfants.
Papa poule quinqua au chômage, qui veille seul sur sa progéniture (sa femme est vingt mille lieues sous les mers dans un sous-marin atomique) Alexandre court les entretiens d’embauche, atterrit dans une start-up, The Box. Il y est engagé tout de go comme «reacting process». Condition expresse : ne pas avoir d’enfant, il faut être disponible «H 24».
Épaulé par son nouvel ami, Arcimboldo, doux « entrepreneur de lui-même », qui multiplie les petits boulots engendrés par le monde connecté (chauffeur uber, remplaçant de manifestant, ramasseur de drones…), Alexandre affronte vaillamment cet univers «friendly» impitoyable.
L’ubérisation et l’usure de ses acteurs présentés comme libres entrepreneurs (ici, un chauffeur uber s’endort au volant), la folie du travail connecté qui infiltre la vie intime, l’esprit « corporate » censé animer chaque salarié d’une entreprise, le jeunisme érigé comme un dogme… On pourrait se croire chez Ken Loach.
Le décalage avec ce monde, ses us et coutumes et les situation absurdes et comiques qui en découlent… On pourrait se croire chez Jacques Tati.
Au carrefour improbable de ces deux cinémas, dont il a les qualités, Bruno Podalydès imprime son univers burlesque, avec un vrai génie du gag, une poésie rêveuse teintée de douce mélancolie, une fantaisie ludique, un inaltérable esprit d’enfance. Et une chaleur humaine qui s’infiltre parmi les pires travers.
La violence insidieuse de la société, ses manières peu amènes, son langage techniciste, il les souligne et les moque sans morgue ni cynisme, à hauteur d’homme, toujours. La critique est bonhomme, inventive. Le film n’en est que plus percutant. Et drôle.
Dans une mise en scène impeccable et rigoureuse, magnifiquement éclairée par Patrick Blossier, les acteurs portent leurs personnages avec finesse et subitilité. Sandrine Kiberlain est impériale en working girl dont l’énergie s’effrite. Et les deux autres Alfred du film, vrais frères, Bruno et Denis Podalydès, confondants de candeur, de poésie, d’humanité.

de Bruno Podalydès
avec Denis Podalydès, Sandrine Kiberlain, Bruno Podalydès, Yann Frisch Luana Bajrami, Leslie Menu, Michel Vuillermoz, Jean-Noël Brouté, Philippe Uchan, Isabelle Candelier, Patrick Ligardes, Florence Muller

sortie le 16 juin 2021
durée : 1h32

 

Quiz Mafia et cinéma

Le Traître, de Marco Bellocchio. Photo de « famille ».

(Pour faire défiler les questions, faire glisser le curseur à droite du tableau. Après la dernière question, cliquer sur «envoyez», puis «voir votre score»)

Le traître

MAFIA REQUIEM

Tommaso Buscetta (Pierfrancesco Savino) au procès de Palerme

Dans Buongiorno, notte (2003), il  évoquait l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades rouges, en 1978. Dans Vincere (2009), il s’intéressait à la jeunesse de Mussolini. Avec Le Traître, histoire de Tommaso Buscetta, membre de Cosa nostra, qui, en 1984, consentit à collaborer avec la justice, contribuant à faire vaciller la mafia sicilienne, Marco Bellocchio revient à nouveau sur l’histoire douloureuse de l’Italie. Une histoire qu’il scrute à sa façon, entre drame intime, lyrisme opératique et sécheresse documentaire, rigueur et baroque coexistant dans le même mouvement.
C’est, sous les ors d’un palais sicilien, dans une fête qui réunit la «famille» des mafieux locaux, les clans des corleonais et des palermitains rivalisant de démonstrations d’affection, que débute le film. Puis les regards, que l’on a sentis lourds de menaces ou d’inquiétudes, se fixent droit devant l’objectif pour une photo de groupe qui conclut la séquence. Une ouverture comparable à celle du Parrain. Mais Marco Bellocchio n’emprunte pas le chemin balisé du film de gangsters enrobé de romanesque. Son film-dossier, qui s’offre des détours oniriques, quelques échappées de violence et de belles scènes de pure fiction, refuse le spectaculaire. S’appuyant sur une enquête minutieuse, il reconstitue avec précision des documents de l’époque et se concentre sur son «traître» qu’il n’érige ni en héros, ni en monstre.
Tommaso Buscetta, dit Don Masino, incarné avec une belle autorité par Pierfrancesco Savino, fut le premier mafieux à briser l’omertà. Parce que le sinistre Totò Riina, chef des corléonais, fit assassiner deux de ses fils et nombre de ses proches. Et parce que, dit-il, l’évolution de la Cosa Nostra a dérogé à ses valeurs premières. Ainsi, tout en clamant qu’il n’est pas un «repenti» se met-il à livrer des informations cruciales sur l’organisation au juge Falcone (Fausto Russo Alesi), l’autre personnage important du Traître, avec lequel, au rythme des face à face successifs, se noue une relation de respect mutuel. Homme presque ordinaire, qui n’aspire qu’à mourir dans son lit (ce qui sera le cas, contrairement au juge Falcone, dont l’assassinat, en 1992, donne lieu à une séquence impressionnante), Tommaso Buscetta, avec tous les risques que son témoignage implique pour lui et sa famille, ne fléchira jamais sur ses propos.
C’est, sans sonder sa psyché, mais en s’infiltrant dans ses cauchemars ou en soulignant discrètement ses peurs au détour d’une séquence, que le cinéaste le filme.
Sur le «maxi-procès de Palerme», qui s’ouvrit en 1986 et, près de deux ans plus tard, aboutit à 360 condamnations, l’excellent documentaire de Mosco Levi Boucault, Corleone, le parrain de parrains, diffusé sur Arte en août dernier (*) fait le point avec clarté. Ce qu’en donne à voir Bellocchio, qui l’introduit sur la musique de Nabucco et en condense les moments importants, tient de la varietà italienne. Chaos, crises d’hystérie, insultes, mensonges claironnés, histrionisme et rodomontades, inculpé exhibant ses lèvres cousues ou citant, on ne sait pourquoi, Michel Butor, témoin qui ne peut s’exprimer qu’en sicilien, interprètes requis en catastrophe, le théâtre est à son comble, grotesque, bouffon, tragique aussi. Mais, comme dans la séquence inaugurale du film, c’est encore d’une affaire de regards (la grande affaire du cinéma) qu’il s’agit. Arrivé au palais avec des lunettes noires, protégé par des vitres pour sa déposition, Buscetta somme son ancien «ami», Pippo Calò (Fabrizio Farracane), de tourner ses yeux vers lui:  «Regarde-moi!».
Film sur le regard et sur la parole, donnée, refusée ou trahie, Le Traître à l’interprétation formidable et à la mise en scène virtuose, renoue, à sa façon, avec un certain cinéma politique italien et l’auteur des Poings dans les poches, 80 ans aujourd’hui, continue d’y affirmer sa qualité de grand cinéaste, au ton toujours singulier.

(Il Traditore)
de Marco Bellocchio
avec
Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Candido, Fabrizio Ferracane, Luigi Lo Cascio, Fausto Russo Alesi, Nicola Calì, Giovanni Calcagno, Bruno Cariello, Alberto Storti, Vincenzo Pirrotta, Goffredo Bruno, Gabriele Cicirello, Paride Cicirello, Elia Schilton, Alessio Praticò, Pier Giorgio Bellocchio
durée : 2h25
sortie le 30 octobre 2019

(*) Corleone, le parrain de parrains, de Mosco Levi Boucault, est disponible en VOD : https://boutique.arte.tv/detail/corleone_le_parrain_des_parrains

A suivre, un quiz Mafia et cinéma