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The dead don’t die

L’IRRÉSISTIBLE BAL DES ZOMBIES

Cliff Robertson (Bill Murray), Minerva Morrison (Chloë Sevigny) et Ronnie Peterson (Adam Driver): la police de Centerville aux aguets.

Un motel, un diner, une maison funéraire, un centre de redressement, une quincaillerie, une station-service. Un fermier râleur (Steve Buscemi) dont la casquette s’orne de la mention «Make America white again», un marginal vivant dans les bois dit Bob l’ermite (Tom Waits), un geek vendant gadgets et affiches de cinéma fantastique (Caleb Landry Jones), une embaumeuse (Tilda Swinton) à l’accent écossais et aux manières de samouraï, des flics placides (Adam Driver et Bill Murray) ou émotifs (Chloë Sevigny).  Bienvenue à Centerville, bourg emblématique de l’Amérique profonde à l’unique grande rue et aux 738 âmes, « un endroit super sympa» proclament ses panneaux. C’est dans ce lieu, image en résumé de l’Amérique profonde, que Jim Jarmusch a choisi de faire surgir les monstres de The dead don’t die. Des morts-vivants avides d’entrailles humaines qui, une fois réveillés, reviennent à ce qui les occupait vivants, répétant chacun l’unique mot de son obsession. «Café» pour le premier (Iggy Pop), «Chardonnay» pour la pocharde du coin (Carol Kane), «bonbons» pour les enfants, «Wifi» pour les adolescents etc.
Après s’être confronté aux genres codifiés du western (Dead man, 1995) ou du film de vampires (Only lovers left alive, 2013) pour les transfigurer c’est, avec moins de souffle poétique, mais une élégance inchangée, que Jim Jarmusch s’attaque, sur le mode de la comédie, au film de zombies. Une façon de rendre hommage à un cinéma qu’il aime et à La Nuit des morts vivants (George Romero,1968) en particulier. Sa façon de parler de l’Amérique de Trump et, plus généralement, du monde d’aujourd’hui avec le regard de celui qui se presse de rire de tout de peur d’avoir à en pleurer.
Réunissant quelques uns des plus éminents membres de sa famille d’acteurs, rejoints par Danny Glover, Selena Gomez et Larry Fessenden, lui-même réalisateur de films d’horreur, dans le rôle d’un directeur de motel nommé Perkins, le cinéaste orchestre son bal des zombies avec maestria, l’accordant à la musique envoûtante du groupe Sqürl avec, en contrepoint, la chanson country de Sturgill Simpson, The dead don’t die (écrite spécialement pour le film). Ironie douce, humour à froid, esprit ludique et clins d’œil cinéphiliques impriment joyeusement cette petite apocalypse burlesque, délicieux moment de cinéma.

 

de Jim Jarmusch
avec
Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton, Chloë Sévigny, Steve Buscemi, Danny Glover, Caleb Landry Jones, Rosie Perez, Iggy Pop, Sara Driver, RZA, Carol Kane, Selena Gomez, Tom Waits, Austin Butler, Rosal Colon, Luka Sabbat
durée : 1h43
sortie le 14 mai 2019

 

L’Homme fidèle

ABEL OU LA SOUMISSION

Abel (Louis Garrel) et Marianne (Laetitia Casta) ©Shanna Besson

Un homme, une femme, un matin banal. Il s’apprête à partir, elle le retient. Quelque chose à lui dire. Une annonce, une autre, une autre encore. Une suite logique, qu’elle profére sur le ton calme de l’évidence. Qu’il semble entériner avec placidité. Un bruit de chute, derrière la porte qu’il a refermée, conclut la scène.
C’est l’ouverture formidable de L’Homme fidèle, dont on s’en voudrait de raconter la teneur, sous peine de gâcher le plaisir de ceux qui la découvriront. Filmée tout simplement, en champs contre champs (avant le hors champs final), elle ramasse, en quelques minutes, toute l’humeur de l’histoire qui va suivre, où ce que l’on attend n’est jamais ce qui arrive, l’humour déjouant le drame, le burlesque faisant fi du tragique ou coexistant intimement avec lui.
Écrit avec Jean-Claude Carrière, le second film de Louis Garrel, cinéaste (après Les deux amis, en 2014), conte l’histoire d’Abel (Louis Garrel), l’homme fidèle du titre, de Marianne (Laetitia Casta), la femme qu’il aime, doucement volontaire, d’Ève (Lily Rose Depp), la jeune fille décidée à s’emparer de lui, mais aussi de Joseph (Joseph Angel), 9 ans et une étrange personnalité. Le touts, sous les auspices de Paul, grand absent de l’affaire puisque mort, mais dénominateur commun à tous ces personnages : meilleur ami d’Abel, mari de Marianne, frère d’Ève et père de Joseph.
Fidèle, sans doute, mais surtout soumis et d’une confiance à toute épreuve, Abel est le jouet consentant – et imperturbable – des deux femmes qui l’attirent à lui et de l’enfant, espion et détective en herbe, qui parle avec l’autorité d’un adulte, se nourrit d’intrigues policières et sème en lui le doute : Marianne aurait-elle assassiné Paul?
Narrée par trois voix off, sous influence manifeste du cinéma de Truffaut et de Rohmer, animée par une caméra tout en fluidité, L’Homme fidèle est une comédie légère et grave, où les tonalités les plus diverses s’enchaînent et se juxtaposent. Un ton (rose) sur ton (noir), où l’incongru se glisse avec allégresse. Du Marivaux perverti par Buster Keaton, avec un parfum de fable archaïque soufflé par les prénoms bibliques des personnages.
Subtilement écrit, mis en scène et interprété, avec une musique de Philippe Sarde (venue du Violette et François, de Jacques Rouffio), ce drôle de film avec ses drôles de jeux pourrait porter une mention identique à celle de La Règle du jeu, de Renoir : un «drame gai».

de et avec Louis Garrel
avec Laetitia Casta, Lily Rose Depp,  Joseph Engel,
Bakary Sangaré,  Kiara Carrière,  Vladislav Galard, Diane Courseille, Dali Benssalah
durée : 74 mn
sortie le 26 décembre 2018