Bienvenue sur Lumière d’été!

Mis en avant

Au menu:

Dernières séances :  L’actualité en salles, avis de sorties.
Histoire(s) : de cinéma. Retour sur un film, en images.
A nos amours : Une séquence, une image, une réplique. Aimées ou détestées. Mes choix, les vôtres.
Lost in translation : Humeurs et vagabondages.
Playtime : Une image, une séquence, une musique… Une question. Rien à gagner, le plaisir de jouer.

Publicités

Nouvel an, bonne route!

BONNE ANNÉE 2019
ET BEAUX FILMS !
Mes vœux en images

 

 

L’Homme fidèle

ABEL OU LA SOUMISSION

Abel (Louis Garrel) et Marianne (Laetitia Casta) ©Shanna Besson

Un homme, une femme, un matin banal. Il s’apprête à partir, elle le retient. Quelque chose à lui dire. Une annonce, une autre, une autre encore. Une suite logique, qu’elle profére sur le ton calme de l’évidence. Qu’il semble entériner avec placidité. Un bruit de chute, derrière la porte qu’il a refermée, conclut la scène.
C’est l’ouverture formidable de L’Homme fidèle, dont on s’en voudrait de raconter la teneur, sous peine de gâcher le plaisir de ceux qui la découvriront. Filmée tout simplement, en champs contre champs (avant le hors champs final), elle ramasse, en quelques minutes, toute l’humeur de l’histoire qui va suivre, où ce que l’on attend n’est jamais ce qui arrive, l’humour déjouant le drame, le burlesque faisant fi du tragique ou coexistant intimement avec lui.
Écrit avec Jean-Claude Carrière, le second film de Louis Garrel, cinéaste (après Les deux amis, en 2014), conte l’histoire d’Abel (Louis Garrel), l’homme fidèle du titre, de Marianne (Laetitia Casta), la femme qu’il aime, doucement volontaire, d’Ève (Lily Rose Depp), la jeune fille décidée à s’emparer de lui, mais aussi de Joseph (Joseph Angel), 9 ans et une étrange personnalité. Le touts, sous les auspices de Paul, grand absent de l’affaire puisque mort, mais dénominateur commun à tous ces personnages : meilleur ami d’Abel, mari de Marianne, frère d’Ève et père de Joseph.
Fidèle, sans doute, mais surtout soumis et d’une confiance à toute épreuve, Abel est le jouet consentant – et imperturbable – des deux femmes qui l’attirent à lui et de l’enfant, espion et détective en herbe, qui parle avec l’autorité d’un adulte, se nourrit d’intrigues policières et sème en lui le doute : Marianne aurait-elle assassiné Paul?
Narrée par trois voix off, sous influence manifeste du cinéma de Truffaut et de Rohmer, animée par une caméra tout en fluidité, L’Homme fidèle est une comédie légère et grave, où les tonalités les plus diverses s’enchaînent et se juxtaposent. Un ton (rose) sur ton (noir), où l’incongru se glisse avec allégresse. Du Marivaux perverti par Buster Keaton, avec un parfum de fable archaïque soufflé par les prénoms bibliques des personnages.
Subtilement écrit, mis en scène et interprété, avec une musique de Philippe Sarde (venue du Violette et François, de Jacques Rouffio), ce drôle de film avec ses drôles de jeux pourrait porter une mention identique à celle de La Règle du jeu, de Renoir : un «drame gai».

de et avec Louis Garrel
avec Laetitia Casta, Lily Rose Depp,  Joseph Engel,
Bakary Sangaré,  Kiara Carrière,  Vladislav Galard, Diane Courseille, Dali Benssalah
durée : 74 mn
sortie le 26 décembre 2018

 

Les Frères Sisters

À QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS

Deux sur la route, Charlie (Joaquin Phoenix) et Elie (John C. Reilly), les frères Sisters

Dans Les Deux cavaliers (Two road together, 1961), John Ford posait sa caméra dans une rivière pour filmer, en plan fixe, James Stewart et Richard Widmark, les pieds dans l’eau, conversant tranquillement. Trois minutes et quarante-cinq secondes de dialogue en liberté. Une modernité étonnante. Et un exceptionnel moment de cinéma, que semble prolonger, à sa façon, Les Frères Sisters.
Adaptation d’un roman du Canadien Patrick deWitt menée avec subtilité par Jacques Audiard et son fidèle compagnon en écriture, Thomas Bidegain, le film, premier film américain du cinéaste, porte l’étiquette de western.
Ce qu’il est, dans la mesure où son action se passe dans l’Ouest, entre l’Oregon et la Californie, du temps des chercheurs d’or (il a, de fait, été tourné en Espagne et en Roumanie) et où ses personnages principaux sont deux tueurs à gage, les frères Sisters, Elie (John C. Reilly) et Charlie (Joaquin Phoenix) lancés à la poursuite du savant chercheur d’or, Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed), et du raffiné John Morris (Jake Gyllenhaal), détective lettré.
Et ce qu’il n’est pas tout à fait, se décalant du côté du road movie et du conte, reléguant colts et violence hors champs, privilégiant l’intime, la poésie et l’humour, se construisant sur de longs dialogues. Devisant en chemin, tels Jacques et son maître chez Diderot, les deux frères se racontent et philosophent sur l’existence − car les deux «terribles» tueurs à gage sont des êtres sensibles et torturés, jouets de ce que la vie a fait d’eux. Et qui rêvent. Et qui pleurent pour un cheval mort. Et abandonneraient bien ce satané métier pour retrouver la douceur du sein maternel. Au bout de leur route, autre tandem, le chercheur d’or et le détective imaginent, eux, une civilisation idéale, un phalanstère, l’harmonie ici-bas. Les uns comme les autres devront cependant faire face à la violence du monde.
A l’exception d’un joli plan fordien (c’était peut-être la moindre des choses), Jacques Audiard, qui a obtenu le Lion d’argent de la mise en scène à la Mostra de Venise, ne joue pas l’exercice de style. Au fil de séquences d’une grande beauté formelle (l’image, le plus souvent en clair obscur, est due à Benoît Debie), utilisant finement le son et la musique (magnifique partition d’Alexandre Desplat), il signe une oeuvre rigoureusement personnelle. S’y retrouve le thème de la filiation et du père terrible, qu’il faut affronter et/ou abattre, qui habite son cinéma  depuis  Regarde les hommes tomber, son premier film, en 1994. S’y affirme celui de la fraternité (le film est dédié à son frère disparu), belle et chaleureuse.
La présence imposante de ses interprètes, toute d’évidence et de simplicité, d’authenticité, fait aussi la force de cette œuvre riche, intense. Et superbe.

de Jacques Audiard
avec
John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Rebecca Root, Allison Tolman, Rutger Hauer, Carol Kane
durée : 1h57
sortie le 19 septembre 2018